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Marche à vie

Quelques poèmes de Pierre Perrin

Heureux ceux qui retournent l’espace de leur vie, sans cesser d’avancer

I

C

omment oublier le temps potelé, le goût du lait jusque dans son sommeil ?
C’était l’aube en perce, au cœur la satiété. Une voix effleurait les paupières.
Des biches habitaient la vallée ; des chatons mal assurés, l’adoration de voir.
À notre tour, la faiblesse était notre force. Au premier cri, on nous levait vers la lumière.

Le monde babillait. Voyons ce que nous veut le temps. Le père ouvrait la porte.
On étouffait des rires. La campagne chuchotait. Attelé à un tronc, le pic-épeiche
Faisait grouiller l’écorce. On voyait des feuilles s’enivrer des primes vertes chaleurs d’avril.
Même les chats grimpaient au ciel et des chevaux roulaient au sol, le ventre au soleil.
Alors les vaches s’ébrouaient à leur tour sur les verts paradis tendus de barbelés.

On affûtait la faux pour les herbes à col dur, les trèfles, les luzernes.
On s’ouvrait en aveugle, de la tête aux pieds, aux lilas, aux violettes, aux promesses de noix.
Le monde ne tremblait pas vraiment, qui s’agrandissait à la mesure de nos courses.
On s’élançait dans l’aube et la rosée pour un sillon où d’avance son ombre serait de trop.
Les risques s’effaçaient avec les éraflures, quand même la plaie farcissait ses secrets.

Chacun suait des litres d’orgueil par défaut d’une caresse, d’un contentement.
Cloué derrière des portes qui s’ouvraient mal, on chantait, sans qu’un son sortît de son crâne.
Mais le ciel se ressuyait après l’orage ; les foins montaient à la tête avec les cerises.
La prostration tombait plus grise que la mue d’un orvet, la vie ouvrait les bras.
Et quand les poires, les noix surtout gaulaient l’étrange cortège des absents,
La Toussaint venue, les prières tues, nul ne distinguait personne sous les dalles de marbre.
Déjà, la neige emportant tout sur son passage, on se pressait telle une ardoise neuve.

II

C’est que la semaine accumulait les tâches. Petits, on faisait les rats, à la fin de l’hiver.
On se hissait dans de grands tonneaux pour les brosser. Le moisi coupait la gorge et les poignets.
On abattait des nids au bout des poutres, au sommet de quelques frênes aussi.
Pas de poids, peu de risques ; les petits doigts poussaient des ombres d’anges.
Seul le dimanche après-midi lâchait tout le monde, pour rire son soûl, au pied des falaises.

Là de guingois, l’ignorance sans pitié, grandeur nature, la vie soufflait la violence.
On tuait pour des riens que la haine attisait, sans crier gare. Brutes, brutaux, bravaches,
Tous petits bourreaux lâchés par les bois et les prés, on aimait la force à en mourir.
Tendres rapaces pris au piège, roués de coups, démembrés, quelquefois cloués vifs,
Votre incrédulité, vos tremblements, vos râles n’ont pas quitté mes veines.
La bonté est une tare que rature la beauté, comme si la mère au nid appelait le saccage.

Mais le partage, trop prompt à enfoncer des épines dans la tête, comment le rejeter ?
Parler peu, rire à la dérobée, demeurer seul de préférence, c’était une sorte de bagne.
La peur sur les rochers, le souci dans la ferme, la cécité partout aidaient mal à pousser droit.
Et que faire quand l’emportait l’inconnu dont chacun à la folie avivait le mystère ?

Langue pendante, des chiens flairaient des chiennes au long des rues, jusqu’au fond des impasses.
Des chattes se traînaient des heures par terre et par tous les temps, à pleurer sous elles.
Si le taureau saillait sans trêve ni façons, le cheval au pré savait la tendresse.
Des lits seuls et tous rideaux tirés en prétendu secret grinçaient, après les tables épicées.
Nul ne pouvait deviner, à des attouchements, comment se jouerait la moitié de son destin.
Te souviens-tu, d’entre tes cils, de tes doutes, si près de basculer dans l’univers ?


III

Comme le pivert au petit bicorne rouge dans le sens du bec, moi aussi je piochais.
Mais le cœur dans les talons, je brûlais sans feu ni fin, j’échaudais à la ronde.
Plaire achevait ma déroute. De la cendre dans les yeux, je recrachais de la moisson germée.
Tout ce que touchent les amants d’habitude est béni ; à mes mains tout restait interdit.
M’abstraire, me ravir ? Où les doigts agiles, moins aveugles qu’on peut le croire, quand le bassin manque de s’arracher ?

Où la sans pareille, sans un geste que celui de s’effacer sans cesse, attendait-elle
La tempête immobile qui nous déracinerait pour un plaisir à la mesure de la terre ?
Celle dont, à trois pas, le souffle me manquait, tant déjà j’avais peur pour elle,
Au rire aussi plus qu’un sésame volubile, pourtant triste au fond, sans espoir,
Était bien ce dieu que chacun trouve un jour dans sa vie, qu’il perd trop tôt, à jamais.

Lorsque mon tour est venu de tenir dans mes bras cette femme aux seins de rose,
Aux doigts de prunelles gelées que j’ai tant pressés sur mes lèvres, partout,
J’ai enfin volé en apesanteur ; du moins ma tête balançait du déluge à la fin des temps.
Je n’étais plus une cible. Le cœur que je partageais occupait l’univers entier.
Sans doute tout était irréel, comme de parler à un mort. Mais chacun l’a vécu, cela.
Passé ce sommet, la vie voit l’infini. La terre demeure, le moindre pas s’allège.

J’ai beau ressembler à un drôle d’air tombé du ciel pour quelques notes, sans paroles ;
Sans partition, tout juste bon à joindre les doigts sur les trous ; je reste
Du brin d’herbe à côté, du vers luisant dans la rosée, je marche à la rencontre du bonheur.

Pierre Perrin, poème de 2001, paru dans Friches, 2004
et repris par Jean Orizet dans Anthologie de la poésie française, poche, Larousse, septembre 2007.



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