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| MANQUE À VIVRE, PREMIER POÈME | ||||||||||||||||||||
PROSE POUR UN TEMPS DE MORT à Louis Reymond
même le village,
aux toits en petit nombre jusqu’au creux, dans sa crosse paysanne,
la nuit était complète ; c’était à
ne pas distinguer, pourtant en face de la maison, ni le fumier contre
le cabanon des poules, ni le verger qui enfermait un grand jardin, maintenant
dénudé pour l’hiver, pressé de sa terre noire,
non plus qu’à deviner la division du chemin en sa fourche,
au nœud de laquelle une croix était plantée et où
naissait, outre un verger encore aux bras ouverts de mon enfance, le
quartier nord de la campagne qui, s’il revenait des vallées
au couchant, trouvait après des haies, des landes et des champs
de labour, à nouveau, juste derrière la maison, une sorte
de parc, des plus mystérieux. Cependant j’étais entré
sous la lumière au milieu la pièce. Le parquet de chêne
et les meubles étaient beaux ; ils venaient d’être
remis à neuf ! La lampe néanmoins n’éclairait
pas les murs au papier blanc ni les chaises alentour. Aussi bien d’éventuels
personnages ne m’auraient pas occupé. Je te regardais,
stupéfait, drapé dans tes habits de fête et du dimanche.
Ta tête, on l’aurait dite au cou de la plante de maman.
Ton sang marbré d’une mort violette sur le visage entier
me fascinait. Tu demeurais de plein éclat, sourdement sombre.
Mais ma mémoire déjà dégrafait des torrents.
Ton souffle nous avait abandonnés. Plus tard, je reviendrais aux choses qui
se conservent. Tes lettres, je les rechercherais et les mettrais souvent
à ma portée. Avec le pain et l’eau, la table et
le bûcher, la grange aussi seraient des lieux où tenter
de te surprendre… Mais il ne reste rien au vrai, puisque tu n’as
plus part à ma pensée. Au moins dans mes amours avec les
autres, la mort n’est pas insurmontable. Je retrouve leurs chemins
à discrétion, leurs pleurs et leurs éclats ;
et dans l’ombre où je me tiens je peux parfois m’assurer
de leurs joies. Serait-ce que la mort ne m’a pas délivré
de ma passion pour toi ? Ou serait-ce plus simplement que je la condamne
? Je veux toujours savoir au-delà de la fin. Cependant je demeure
seul. Et je sais bien que la maison est vide, que tu ne viendras plus
jamais éclairer mes semaines et que ta main je ne la tiendrai
plus, ni ta voix dans le soir quand le feu meurt si près de nous
encore à table pour la nuit. Pourtant, comme au premier soir, où
tu naquis tandis qu’on t’emportait déjà pour
la terre, c’est à nouveau couché dans la lumière
que je reviens à ton visage. Et nous partons ensemble sur les
landes ou pour les bois, quand l’aube éveille le village
ou que mes yeux très tard rabrouent encore la nuit. C’est
là qu’à toutes les saisons nous rentrons chargés
de champignons et d’une longue route ; bientôt nous
relevons l’ancre pour un feu clair à la faveur des coupes
où nous jetons un repas de fraîcheur (exceptionnellement
une fine tranche de lard grésille au bout d’un bâton
à caresser des braises) entre hommes tous deux, loin des soucis
et du passé toujours trop lourd. Tu me racontes parfois ta jeunesse
avec des gardes de troupeaux auprès des sources sur le soir et
tes voyages quand, lassé des gens de ton pays, tu te glissais
plus au midi ; tu me racontes encore tes années noires sur
la Baltique dans une ferme immense où, si l’été
se passait dans des champs avec peu de sommeil, l’hiver vous voyait
tous dans votre chambre unique organiser des jeux de calme avec du vin
brûlant et autres vols indispensables comme le lait que vous buviez
au seau derrière les vaches le matin; et tu reprends le fil de
ma propre enfance : j’y reconnais ces jours si clairs qu’ils
s’avèrent insurmontables, où tu me promenais le
long d’un fleuve… Aujourd’hui
c’est la ville au fil de mes études ; ma vie n’offre
pas l’ombre d’une écume. Sans doute pour te quitter
et toute mon enfance, je vais rêver d’amour en plein soleil
loin au pourtour d’une mer frémissante de plages ;
mais ce n’est pas ainsi que la joie bat vraiment la nuit, de ses
franges —, le sable s’endort et sa charge. Au vrai, je n’ai
jamais trouvé là naguère qu’un rire passager,
mais un rire d’une fraîcheur si ténue qu’au
matin le soleil me détend, accablé. Pourtant j’aime
en ces jours des amitiés naissantes et des amours que je devrais
mener à éclosion. Mais à sentir ton absence toujours
plus imprimée dans moi-même, tant dans ma chambre inanimée
qu’en mes voyages au gré des rues sans nul regard que pour
des nids sous les combles, je m’en remets à une certaine
mort où me perdre avec — je ne sais plus qui tu es ! Tu ne peux connaître à la
maison profonde ni mes éveils nocturnes, ni le sommeil au cœur
de la grande chambre intouchée. Les meubles si nombreux qui abritèrent
ta maladie, ces meubles au coude à coude et plein de linge autour
du fit, sur qui donnent la fenêtre au noyer et la porte des fêtes,
abandonnés ils ne sont plus. Je suis entré en demeure.
Pourtant je songe à dissiper ma peine : le voyage me presse.
Mais la fuite m’ennuie ! De sorte que je ne laisse pas de revenir
souvent me conter un matin de chansons, sans ignorer qu’il me
faudrait vivre (et tu aurais une « vie » saine en ma mémoire) ! Un autre amour, et nous serions encore
ensemble ! Peut-être vers le soir, dans la grande ombre des vergers,
m’inquiéterais-je de la brise, et celle qui m’aurait
accompagné je la couvrirais si doucement jusqu’à
l’au-delà de la maison que l’aurore enfantine en
serait retrouvée. Dans le verger à l’Est, où
l’herbe fut toujours la plus fine et la plus riche à mes
émois d’été, il n’y a plus d’espace
à réserver pour des jours entrevus. Rien n’arrêtera
la faucheuse aux premiers beaux jours, et le foin et le regain seront
rangés pour l’hiver. Les noix qui cognaient parfois aux
carreaux quand la nuit d’automne les voyait se joindre, d’autres
enfants viendront les prendre pour leurs soirées après
l’école dans quelque grange abandonnée où,
peut-être, une amoureuse ignorante les suivra. Pour mon voyage
enfin, il n’existe pas encore de cimetière. Je marche seulement
au gré des chambres. Et au froid de ces jours tristes, trop las
pour allumer un feu, à moins qu’on ne vienne m’enlever,
quand je pourrai dormir, j’oublierai jusqu’à la vie... Octobre 1969 |
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En vis à vis, une parmi les 24 photographies de Jean-Claude Salet qui ont illustré le premier recueil, Pleine Marge, en 1972. |
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